...C'est pas fini. On enchaîne avec un film qui se déroule lui aussi en grande partie dans la Baie de Naples, et en couleurs s'il vous plaît, d'où l'intérêt d'engager Alain Delon et ses yeux bleus pour tenir le rôle principal de Plein Soleil, de René Clément.
Ici, point de décorticage de couple, on entre plutôt dans le huis clos psychologique complètement barré, rapport à Mr Ripley qu'est pas franchement rassurant, normal, Patricia Highsmith se cache derrière l'idée.
Mr Ripley, ça te dit quelques chose ? Bah qu'est-ce que tu crois, c'est pas parce qu'un Français a réussi un super film avec des acteurs français (y'a Marie Laforêt aussi, pas mal du tout) que ça va cartonner outre-atlantique. Nan mon benêt, ça, c'est remake direct (enfin 40 ans plus tard). Et c'est qui qui s'y colle ? C'est Anthony Minghella avec Gwyneth Paltrow, Jude Law et Matt Damon (malheureusement il a les yeux légèrement pas bleus du tout).
J'te l'dis tout net : c'est un film inutile, et prétentieux à vouloir faire "mieux adapté" au public américain, facilement compréhensible, et dont la motivation première était sans doute l'aspect financier : avec des acteurs aussi bankable, pas la peine de se creuser la tête, faisons de belles images d'agences de voyage, misons sur la promo, prenons les gens pour des cons, et enterrons les classiques auxquels revient le mérite. Ca m'énerve.
Je me calme
Ca y est.
Retour à Plein Soleil : le film est réussi, scénario impeccable, acteurs parfaits (!), couleurs magnifiques, allez viens, on part en vacances - mais pas sur un voilier alors, hein, c'est pas que j'ai peur mais enfin voilà, quoi... Hitchcock a dû adorer (ou alors il était de mauvaise foi).
Donc Plein Soleil**** de René Clément (1959).
Et voilà, Alain Delon, à peine 24 ans à l'époque, voit sa carrière lancée, il travaillera ensuite avec Antonioni (dans l'Eclipse, tu suis ?), Visconti (pour Le Guépard**** (1963) avec Claudia Cardinale) et plus tard Losey.
Mais à l'époque, Losey s'occupe de faire des films, des pas top comme Eva* (1962) avec Jeanne Moreau qui ne peut pas sauver une histoire aussi pauvre que riche de clichés, ah oui d'ailleurs, attention (à vrai dire, je pense que tu t'en fiches, mais enfin je ferme les yeux et je t'imagine particulièrement intéressé par ce qui suit - et ce qui précède aussi) : Eva a pour titre original Eve, à ne pas confondre avec Eve dont le titre original est All about Eve****❤, un des chef d'oeuvre de Mankiewicz (1950).
Joseph Losey donc, s'occupe aussi de faire des films proches de la perfection, c'est son p'tit côté femme, Monsieur a ses humeurs.
En l'occurrence, j'ai vu The Servant (1963) en plein-air à la Villette, et même si le cadre était festif et frigorifique, j'en garde un souvenir très précis, signe d'un bon film à mes yeux.
Outre la qualité de la réalisation, des prises de vue baroques s'appuyant sur un décor recherché (je pense à Orson Welles), il y a surtout l'admirable duo formé par James Fox et Dirk Bogarde qui rencontre ici l'un des réalisateurs qui saura le mieux utiliser son jeu "en coin" avec ce regard ambigu, le sourire à peine esquissé, qu'on retrouve, mais différemment, dans Mort à Venise de Visconti (1971).
On assiste là à la distorsion des rapports maître-serviteur, la part belle est faite à la perversion dans ce genre de relation dominant-dominé, y compris sexuellement en filigrane, question également traitée par Luis Bunuel quelques mois après avec Le Journal d'une femme de chambre** (1964) dont Jeanne Moreau - toujours dans la place - est l'héroïne principale avec Michel Piccoli...
On dirait que Losey aime bien jouer sur l'inversion des rôles, les domestiques qui mènent la danse, vivant à l'étage quand ils devraient être au sous-sol, utilisant la salle de bain ou s'installant dans la chambre du maître quand celui-ci est de sortie, et plus étrange, ce plaisir que prend Barrett-Bogarde à inciter sa petite amie Vera à se donner, à se partager à Tony-Fox, comme s'il s'agissait d'une transaction, d'un échange sexuel, homosexuel. Leur relation évoluera d'ailleurs comme une régression avec des jeux de petits garçons (dans les escaliers, symbole de la hiérarchie sociale) en autarcie pour dégénérer totalement dans la dépravation, la dépendance de Tony à ses nouveaux maîtres : l'alcool, la drogue et... son serviteur.
A souligner : le souci de la précision mis en abyme, de Losey-metteur en scène dans les moindres détails
(le robinet qui goutte notamment) auxquels le spectateur est invité à prêter attention puisque la maison est vide au début, aménagée et décorée au fur et à mesure par Barrett-petite femme d'intérieur parfaite, jalouse de sa décoration et des modifications qu'une (autre) femme pourrait faire rien qu'en apportant un bouquet de fleurs... un côté obsessionnel que Bogarde se verra rejouer en tant que von Aschenbach dans Mort à Venise. Acteur de l'ambiguité sexuelle ?
Allez hop, The Servant**** de Joseph Losey (1963).
Dans la lignée de Plein Soleil et de The Servant, sortes de huis clos entre hommes, je pense également à cette atmosphère de stratégie vitale développée jusqu'à l'étouffement par Mankiewicz dans son dernier film, Le Limier**** (1972) avec Michael Caine et Laurence Olivier. Jeu de dupes, manipulation, séduction, fascination, tous les moyens sont bons pour prendre le pouvoir.
Et quand les femmes s'en mêlent, comment ça se passe ?
Pas très bien mon p'tit bonhomme, 'y a qu'à voir comment Mildred s'en sort dans Le Roman de Mildred Pierce de Michael Curtiz (1945) où Joan Crawford-Mildred veut le meilleur pour sa fille, même si ça doit passer par le divorce, le travail acharné, les cadeaux à foison... et le meurtre.
Je n'en dis pas plus, l'intrigue imaginée à partir d'une histoire de James M. Cain (rien à voir avec les frites, quoique) est franchement bien ficelée, du cinéma comme je l'aime, pas de temps mort, un bon rythme, des rebondissements, une esquisse psychologique sans prétention, une peinture sociale efficace et une morale, ah, une morale à ravir une greluche.
Pas fastoche d'être une maman célibataire.
Pas fastoche d'être une maman riche non plus, un peu comme dans La Splendeur des Amberson*** d'Orson Welles (1941) où la tyrannie de l'enfant l'emporte sur le désir et le bonheur de sa mère (et où les demeures se ressemblent curieusement, je pense aussi au Château du Dragon***, premier film gothique et réussi de Mankiewicz (1946) : grande maison aux plafonds impressionnants permettant des prises de vue vertigineuses - mais je m'égare... Dans les années 40, à Hollywood, être riche nécessite de vivre dans une maison trop grande pour ne pas renfermer des secrets).
Bref, Le Roman de Mildred Pierce**** de Michael Curtiz (1945).
Un quatrième film pour les courageux, et du courage, il en faut pour voir le Dernier Tango à Paris de Bertolucci (1972) à une époque où le féminisme remet violemment en question les normes d'une société fondée sur les désirs masculins. Mais qu'est-ce qui m'a pris d'y emmener ma nouvelle copine américaine, ça, on faisait pas les malines pendant certaines scènes pouvant toucher les âmes sensibles, dont une fameuse "Get the butter !", oui, c'est c'que tu crois.
Deux heures et quart avec un Marlon Brando-Paul dont le suicide de la femme rend fou, fou-pervers, fou-obscène, fou-perdu, ne désirant plus d'une femme que le sexe et surtout pas d'amour, pas d'histoire, pas de point d'attache, sous le signe de la mort. Une tragédie glauquissime, destructrice, magnifique aussi telle qu'elle est jouée et filmée, mais difficile à voir tant elle est désespérée et malsaine.
Et quel décalage de jeu entre celui de Marlon Brando, tout dans la force et l'improvisation (et qui tourne la même année Le Parrain*** de Coppola), et de Jean-Pierre Léaud, pimpant et déclamant encore façon cinéma français. Pour Maria Schneider (détail Voici : elle est la fille de Daniel Gélin mais jamais reconnue par lui), c'est la révélation, elle tournera ensuite avec Antonioni dans Profession: Reporter (1975), et il y a aussi dans les seconds rôles Darling Légitimus (la grand-mère de Pascal), Catherine Allégret (la mère de Benjamin) et Catherine Breillat.
A l'époque de sa sortie, on en parlait comme d'un film érotique, et ceux qui sont allés le voir pour ça ont dû être bien déçus : l'érotisme est balayé, on pénètre froidement au coeur de fantasmes où même le désir n'a plus de sens.
Alors moi, avec ma pruderie bien connue, voilà c'que j'en dis :
Dernier tango à Paris***☠ de Bernardo Bertolucci (1972).
Et je finis par une citation qui n'a rien à voir, qui me fait bien rire, et qui ne devrait pas
(oh la la) :
"Les femmes sont comme des miroirs, elles réfléchissent mais ne pensent pas." (Schopenhauer)