Le complexe des Bienveillantes
Depuis que j'ai lu le Journal d'Anne Frank**, en pleine guerre du Golfe, avec la peur que la guerre "revienne", depuis que je m'identifie à mes grands-parents dans les récits de leur jeunesse sous l'Occupation, depuis que j'ai lu Si c'est un homme*** de Primo Levi (1947) au collège, depuis que j'ai ouvert L'écriture ou la vie**** de Jorge Semprùn (1994) sans savoir de quoi il s'agissait, depuis que j'ai voulu comprendre avec Hannah Arendt Sur l'antisémitisme*** (1951) et Eichmann à Jérusalem*** (1966), depuis que j'ai été saisie par Être sans destin**** (1960's) d'Imre Kertész (Prix Nobel de littérature 2002), depuis si longtemps, depuis toujours, je suis sensible aux histoires de vie bouleversées par la guerre, les guerres, et sans vouloir rentrer dans les détails de la question de l'identité juive, les Juifs sont devenus à mes yeux non seulement les pratiquants d'une religion, les hommes qui se réclament d'un peuple, mais aussi le symbole de tous les opprimés d'hier et d'aujourd'hui, aussi absurde que puisse être la recherche d'identification (pour ne pas dire classification) culturelle, ethnique, religieuse, etc. Il y a eu des "Juifs" en URSS, aux Etats-Unis, au Cambodge, au Rwanda, il y a aujourd'hui des Juifs au Sri Lanka, au Darfour, en Palestine...
Et il y a un juif en moi, et c'est absurde.
Aussi absurde que d'imaginer la vie d'un bourreau nazi franco-allemand, homosexuel, cultivé et sur tous les fronts de l'Est à partir de 1941. C'est pourtant ce qu'a osé Jonathan Littell dans Les Bienveillantes***, bravant les premiers a priori de ceux qui lui reprocheraient de vouloir expliquer, faire comprendre voire faire accepter l'inacceptable, ce qui lui a valu le Prix Goncourt 2006.
Alors qu'est-ce que t'en penses, greluche ?
D'abord que c'est un gros livre (900 pages non livré avec la brouette) pas franchement pour la plage vu le contenu, pas très confortable pour en faire un oreiller, mais qui a pour lui un style d'écriture classique qui permet une lecture fluide et assez rapide, et qui traite du parcours de son "héros", Maximilien Aue sur le mode du roman picaresque, à la fois nourri de vérités historiques et franchement invraisemblable (il rencontre quand même Robert Brasillach, Heinrich Himmler, Adolf Eichmann, Hans Frank, Ernst Junger et même Adolf Hitler...).
Alors oui, il y a des horreurs, surtout au début, horreurs liées à la situation de guerre, auxquelles s'ajoutent les plus terribles, celles à l'encontre de populations spécifiques : les Juifs, les Communistes, les Tziganes dont le nombre va d'abord déborder la machine à exterminer nazie, dont la "Solution finale" n'a pas encore été élaborée. C'est dans ces premiers temps de piétinement que nous embarque Aue, confronté à un conflit de conscience opposant questions philosophiques, éthiques et exigences hiérarchiques, administratives. On nage dans l'absurde le plus sordide, on repère différents profils d'agents SS et de militaires de la Wehrmacht, du psychopathe en puissance à l'exécuteur le plus zélé en passant par celui qui devient fou de se voir impliqué dans une telle tuerie collective, tous responsables quoi qu'on en dise. Entre autres questionnements, on perçoit celui de Stanley Milgram lorsqu'il a mis en oeuvre ses expériences de soumission à l'obéissance (1960-1963)...
Vomissements, diarhées, Littell ne nous épargne rien des détails censés faire écho à ce qu'un homme peut s'efforcer d'oublier pour ne pas se rendre compte. Mais jamais on ne s'identifie à lui, à aucun moment on ne le plaint, "Les horreurs sont supportables tant qu'on se contente de baisser la tête, mais elles tuent quand on y réfléchit" (Erich Maria Remarque dans A l'ouest, rien de nouveau, 1929).
Très vite s'ajoutent aux aventures d'Aue des bribes de son histoire familiale, son enfance, son éducation, son orientation sexuelle, ses fantasmes. Des fantasmes qui deviennent de plus en plus envahissants à mesure qu'on avance, une folie qui s'installe, toujours plus crue, presque exhibitionniste dans les détails.
De nombreux critiques ont parlé de l'obscénité qui se dégageait de certaines descriptions, personnellement, je n'en ai pas vu pour ce qui est des scènes de massacres qui sont plutôt décrites assez froidement, mais sans cynisme, un semblant de regard scientifique pour mettre à distance de l'horreur, pour s'en préserver (je n'imagine personne, même très dérangée mentalement, prendre du plaisir à cette lecture, si ce n'est celui de savoir, mais certainement pas de voir). Par contre, j'ai trouvé obscènes, à la longue, ces grands délires dans lesquels plonge Aue, l'impression d'être entre les mains d'un pervers qui jouirait de heurter la sensibilité de l'autre, de le mettre mal à l'aise. Je comprends l'idée, mais c'est trop. Je préfère aller voir Les Damnés de Visconti (1969)...
Reste l'important travail de documentation effectué en amont de l'écriture, apparemment de grande qualité même si quelques historiens critiquent certains points de vraisemblance. La bataille de Stalingrad est un des (longs) passages que j'ai le plus apprécié, on s'y croirait, comme dans toutes ces villes traversées au fil des pages, et toujours décrites de façon très précise.
Mais sur le plan de la psychologie des personnages, j'ai regretté le manque de finesse, comme quoi l'abondance de détails n'évite pas les descriptions pseudo-éclairantes, surtout aberrantes...
En fait, ce roman m'a fait l'effet d'un très bon travail de synthèse, une façon de raconter une histoire sur cette période de l'Histoire en utilisant tout ce qui a pu être récolté à ce sujet, l'effet d'une grosse tartine de littérature (classique française, russe)*, de philosophie (j'ai pensé très fort à Lévinas), d'économie politique, de linguistique, de musique (la structure du livre, les chapitres sont répartis en danses pour en faire une vaste danse macabre) et de mythologie. "Les Bienveillantes" étant la référence aux Euménides, une façon de ne pas nommer ces déesses vengeresses, les Erinyes d'Eschyle, de vraies mouches à merde, si tu permets.
En somme, le livre d'un auteur bien appliqué, un tour de force dans le travail d'archives et de retranscription qui, en ce qui me concerne, m'a permis de me remémorer un certain nombres de faits que je connaissais déjà, et m'a intriguée pour ce qui est de l'usage politique de la linguistique.
Rien de plus, mais c'est déjà pas mal.
Je dirais comme Semprun "C'est une démarche assez courageuse et tellement réussie qu'on est admiratif et béat d'admiration devant ce livre. Pour les générations des deux siècles à venir, la référence pour l' extermination des juifs en Europe ce sera le livre de Littell et ça ne sera pas les autres livres", même si Lanzmann a un peu raison : "Il a littéralement chié son livre, Littell. Quelqu'un qui connaît l'histoire n'apprend rien par ce livre et quelqu'un qui ne la connaît pas n'apprend pas non plus, parce qu'il ne peut pas comprendre.".
Donc Les Bienveillantes***.
* Si ça t'intéresse, 'y en a qui disent que ça vaut le coup de lire :
- Guerre et Paix, de Leon Tolstoï (1865)
- La mort est mon métier, de Robert Merle (1952)
- Vie et Destin, de Vassili Grossman (1960's)
- Le Pavillon des cancéreux, d'Alexandre Soljenitsyne (1967)
- Le roi des Aulnes, de Michel Tournier (1970)
(je n'en ai lu aucun)
Note que que je trouve l'article sur les Bienveillantes dans Wikipedia excellent, et qu'en s'éloignant un peu du sujet, du côté des victimes, Yoram Mouchenik a écrit un très beau livre de témoignages d'enfants cachés en France : Ce n'est qu'un nom sur une liste mais c'est mon cimetière (2006).
Et pour finir sur une note plus légère, une petite surprise trouvée par hasard, Portnoy et son complexe*** de Philip Roth (1969), je ne dis rien si ce n'est un extrait :
- "Pianiste! Oh, ça, c'est l'un des mots qu'ils adorent, presque autant que docteur, Docteur, et résidence, et par-dessus tout son propre bureau. Il a ouvert son propre bureau à Livingston; " Tu te rappelles Seymour Schnock, Alex? " me demande-t-elle ou Aaron Shpine ou Howard Zobz ou je ne sais quel connard que je suis censé avoir connu en classe il y a vingt-cinq ans et dont je n'ai pas l'ombre d'un souvenir. " Figure-toi que j'ai rencontré sa mère dans la rue aujourd'hui, et elle m'a dit que Seymour est actuellement le plus grand chirurgien du cerveau de tout l'hémisphère occidental... Il possède six différentes maisons basses de style ranch, toutes construites en pierres massives à Livingston ; il appartient au conseil de onze synagogues, toutes flambant neuves et dessinées par Mark Kugel, et l'an dernier avec sa femme et ses deux petites filles qui sont si jolies qu'elles sont déjà sous contrat pour la Metro et si brillantes qu'elles devraient être au collège - il les a toutes emmenées en Europe pour un voyage de quatre-vingts millions de dollars dans sept mille pays différents, certains dont tu n'as jamais entendu parler, qu'ils ont créés uniquement en l'honneur de Seymour et, en plus de tout ça, il est tellement important, Seymour, que dans chacune des grandes villes d'Europe qu'ils ont traversées, le maire en personne lui a demandé de s'arrêter le temps d'effectuer des opérations du cerveau impossibles, dans des hôpitaux qu'ils avaient également construits pour lui sur place - et - écoute bien ça - , ils ont retransmis dans la salle d'opération tandis qu'il opérait le thème musical d'Exodus, pour que tout le monde sache quelle était sa religion, et voilà le grand homme qu'est devenu ton ami Seymour aujourd'hui ! Quel bonheur il donne à ses parents!"

- "Je crois avoir déjà parlé de cette tranche de foie que j'avais achetée dans une boucherie puis tronchée derrière un panneau d'affichage en me rendant à une leçon de bar mitzvah. Eh bien, Votre Sainteté, je désire à ce sujet passer des aveux complets. Qu'elle - que ce - n'était pas mon premier morceau. Mon premier morceau, je me l'étais farci dans l'intimité de ma propre maison, enroulé autour de ma bite dans la salle de bains à trois heures et demie - et je me l'étais farci à nouveau au bout d'une fourchette à cinq heures et demie en compagnie des autres membres de cette pauvre et innocente famille qu'est la mienne.
Et voilà. Maintenant vous connaissez la pire action que j'aie jamais commise. J'ai baisé le dîner de ma propre famille."
Voilà qui donne le ton, une bonne dose de cynisme saupoudrée sur la culture juive, les religions, l'Amérique, les femmes et le sexe, ah le sexe, sous toutes les coutures, du premier bas caressé de Maman aux plus grands tours de voltige en passant par les séances solo-express à la salle de bains entre deux plats.
Tout y est, régale toi, bon appétit :)


2 rebondissement(s):
Mais qu'est-ce que c'est que ces notes qui apparaissent comme ça d'un seul coup en plein milieu (j'adore en fait) !
Dans la liste des livres qui valent le coup, et sur la même période, je viens de terminer "La voleuse de livres" de Markus Zusak. Une vraie merveille que je te conseille vivement.
Je note :)
(je glisse des trucs par-ci par-là en fonction de la date de conception, et en silence : le tapage est-il nécessaire pour ça ?)
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