Médecin sans frontières : Voyage à Crédit
Allez, ça suffit les calinotades, ça rigole plus maintenant, un peu d'sérieux dans les rangs !
Oh, bah fais pas cette tête, tu vas voir, j'vais te parler de quelqu'un qui a du style, la classe internationale, le talent incontestable.
Ca a débuté comme ça, il y a 2 ans sur une plage italienne, l'Uomo lisait avec absorption (non non, pas un maillot Pampers) le premier roman de Céline Ma vie, mon R'né, tandis que j'essayais de venir à bout du pavé d'un auteur aussi tristement célèbre parce que collabo : Drieu la Rochelle.
Et donc ça n'a pas loupé, j'y ai goûté moi aussi à ce fameux Voyage au bout de la nuit (1932), avec mes a-priori sur Céline (ses pamphlets antisémites, ça t'dit quelque chose ?) et ma jalousie (même si c'est un peu difficile de se mesurer à un bouquin).
Et me voilà emportée dans les aventures de Bardamu, curieusement similaires à celles vécues par Céline pendant et après sa Première Guerre Mondiale, mais je n't'en dis pas plus : j'suis un gentleman (j'en ai dit à peine plus là), je laisse Michel Simon faire :
Fin du premier épisode.
Tandis que je m'efforçais d'étouffer tout ce qui pouvait me rappeler l'amour perdu, y compris le Trivial Pursuit, Céline, le Fluocaril et moi-même, un beau jour de juin je me suis retrouvée avec un quart de siècle à l'état civil et Mort à crédit illustré par Tardi dans la boîte aux lettres. Inacceptable, retour à l'expéditeur, réenfouissage désespéré.
La suite, tu la connais : la méduse échouée a été rattrapée par la vague de l'amour retrouvé, et donc le dossier Céline a été réouvert (par contre, pour le Trivial Pursuit, on joue plus avec le plateau, 'y en a qui sont mauvais perdants quand je gagne à coups de grelucheries au hasard, ET mauvais gagnants (!) parce que soi-disant je fais exprès d'être bête. La possibilité qu'Il soit un cerveau ambulant est évidemment écartée d'emblée par le mauvais joueur en question...).
Alors j'ai lu et regardé Mort à crédit (1936), largement d'après l'enfance et l'adolescence du petit Ferdinand jusqu'à la Guerre de 14, j'ai été intriguée, écoeurée, charmée, amusée, bouleversée, j'ai ri, j'ai pleuré, j'ai aimé.
Certains préfèrent Voyage au bout de la nuit, moi, je ne m'en souviens pas assez bien pour comparer, mais le style "Céline", c'est dans ce deuxième roman qu'il l'a parfait. A coups de dialogues tout ce qu'il y a de plus crus, la poésie de l'argot 1900, la musique du petit commerce sur le déclin, la peinture de ce Paris vu par un enfant aux yeux écarquillés et tout l'cinéma qui va avec.
Un petit extrait pour te mettre en appétit - l'action se déroule sur un bateau : - "Elle se retourne alors toute la tête d'un seul coup dans le sens du vent... Tout le mironton qui lui glougloutait dans la trappe elle me le refile en plein cassis... J'en prends plein les dents, des haricots, de la tomate... moi qu'avais plus rien à vomir !... M'en revoilà précisément... Je goûte un peu... la tripe remonte. Courage au fond !... Ca débloque !... Tout un paquet me tire sur la langue... Je vais lui retourner moi tous ses boyaux dans la bouche." etc. (p.130 en Gallimard Folio)
- "On l'aura la femme de ménage ! puisque ça lui fait tant plaisir !... sans compter que j'en ai bien besoin ! Ce sera pas du luxe !
Ma mère, c'était du nougat pour elle, un nouveau truc bien atroce, un tour de force miraculeux... c'était jamais trop rigoureux, trop difficile ! Elle aurait bien aimé au fond à se taper le boulot pour tout le monde. A traîner toute seule la boutique... et la famille entièrement, entretenir encore l'ouvrière... Elle cherchait jamais pour elle à comparer, à comprendre... Du moment que c'était infect comme labeur, comme angoisse, elle s'y reconnaissait d'autor... C'était son genre, son naturel [...] elle y tenait énormément à sa condition féroce..." (p.310-311 en Gallimard Folio)
"A côté de Mort à crédit, le Voyage au bout de la nuit est une pâle promenade. [...] Pendant 700 pages, la misère de l'homme crie, suinte, déborde, rumine, stagne, jure, halète... Le langage - ce langage de Céline, grossier, scandaleux, monotone, pléthorique, magnifique par éclairs, devient pareil à un géant abominablement isolé, englué dans une bourbe sans espace ni temps, sans passé ni devenir."
(Yanette Délétang-Tardif, Mort à crédit par L.-F. Céline, Les cahiers du sud, juillet 1936)
Comme l'évoque Elizabeth Craig, une des ses maîtresses, quand il s'enfermait pour écrire, que la journée ait été belle ou pas, il avait comme le besoin de plonger dans la noirceur de la vie des plus démunis, dont il cherchait à s'imprégner en allant se promener dans les quartiers misérables de la capitale et de la banlieue.
"Le livre est d'une obscénité déjà célèbre, qui ne me paraît point gênante parce qu'elle est esthétique. Et c'est justement là-dessus que doit s'engager le débat."
(Paul Nizan, Pour le cinquantenaire du Symbolisme - Mort à crédit par L.F. Céline, L'Humanité, 15 juillet 1936)
Céline, c'est un mélange de beauté et d'obscénité, de lyrisme et de détresse, par l'ancrage dans le réel, la distorsion de l'imaginaire et l'exagération, l'insistance sur les détails les plus impudiques (certains passages ont d'ailleurs été remplacés par des blancs dans les premières éditions). Le travail de la langue, du rythme, tout concorde à produire un effet rare.
La suite est dans Casse-pipe (1949, son incorporation au Régiment juste avant guerre, inachevé), et puis Guignol's Band (1944, 1964), mais entre-temps les Pamphlets.
- Louis-Ferdinand Destouche, médecin humaniste
Céline romancier, pacifiste
Céline pamphlétaire, antisémite et collaborationniste
"Ce n'est plus de la haine dans Bagatelles pour un massacre ! mais un programme !! une invitation à la Saint Barthélémy !!!" (le peintre Vlaminck à Lucien Descaves)
Beaucoup se sont demandé d'où pouvait surgir toute cette haine, cette laideur à côté de l'oeuvre admirable (avec Voyage, il a manqué de peu le prix Goncourt 1932, et mal accepté le prix Renaudot comme lot de consolation), on avance la peur d'une nouvelle guerre, l'humiliation professionnelle, l'identification d'un dénominateur commun, la haine du Juif.
Un résumé de ce qui a pu faire glisser Céline vers l'immonde, acclamé à l'époque, humilié à la Libération, certainement sincère et inconscient, d'une certaine façon touchant, et impardonnable.
Revenu d'exil en Allemagne puis au Danemark, libéré de prison, il reprendra la plume pour un exercice bien plus intéressant, ce sera Féérie pour une autre fois (1952, 1954), D'un château l'autre (1957), Nord (1960) et Rigodon (1969, dont le remaniement a été interrompu par sa mort), quatre romans qui n'en font en fait qu'un, racontant 39-45 l'après-guerre.
Il y aurait encore beaucoup d'autre choses à dire, à questionner, mais ce n'est pas de mon ressort, je te laisse avec cette conclusion extraite de l'excellent Céline, ça a débuté comme ça de Pascal Fouché dans la collection "Littératures" des Découvertes Gallimard, avec des photos et des documents passionnants :"Il reste qu'il est aussi nécessaire pour les uns de savoir ce qu'ils acceptent que pour les autres de savoir ce qu'ils refusent exactement dans Céline. Dans ses romans, nous consentons à lire ce que nous rejetons au premier mot s'il nous arrive de le rencontrer, à l'oral ou à l'écrit, de la part de gens qui n'ont pas la force de Céline romancier. Est-ce sacraliser la littérature ? lui subordonner la morale ou l'oublier ? Mais il est parfaitement possible de lire Céline et de conserver intactes et actives nos convictions, qui sont le contraire des siennes."
(Henri Godard, Céline scandale, Gallimard, rééd. Folio 1998)


12 rebondissement(s):
Et bonne fête à tous les Nicolas, donc :)
(oui, oh, 'y un léger décalage entre la date d'écriture et celle de postage, on va pas chipoter, hein)
Alors, tout d'abord : bravo ! si si, bravo, parce que c'est très difficile (en tout cas pour moi, j'ai essayé une fois et on m'y reprendra plus) de faire une critique littéraire. Et là franchement, c'est du travail de pro (chapeau, et ça rime).
Ensuite, c'est marrant parce qu'en te lisant, je me suis vraiment retrouvé, à une seule différence (majeure quand même) : moi, Mort à Crédit, j'ai jamais pu le terminer. Autant j'ai adoré le Voyage, autant le deuxième, je le trouve too much, vraiment trop grinçant (après, bon, j'suis p't'être une petite nature, c'est possible aussi). Y'a de la beauté dans le Voyage, j'en ai pas vu dans Mort à Crédit. Trop de noirceur tue la noirceur (euh...non, ça ça veut rien dire en fait !...)
Bon voilà, ce com est à l'image de ma seule (et pour cause) critique littéraire : méga construit et argumenté. Fin bref, juste envie de te dire merci, là, comme ça, et me d'mande pas pourquoi j'en sais trop rien, juste que ton post m'a renvoyé à ce bouquin qui m'a vraiment marqué...
oui effectivement avec mon "rock de parking souterrain"je fais pas trop le malin là
Didine > je suis ravie de trouver un écho comme le tien, d'autant que tu donnes un avis un peu différent du mien : je conçois tout à fait qu'on préfère Voyage au bout de la nuit, que Mort à Crédit soit un peu trop trash, mais derrière toute cette noirceur, j'y vois un témoignage poignant d'un homme désabusé par la vie, tout en me faisant franchement rigoler par moments :)
(maintenant, je vais jeter un oeil par chez toi...)
Dragibus > je fais pas trop la maline chez toi non plus ;) (mais ça m'introduit à un monde que je n'aurais sans doute pas exploré toute seule, et ça me plaît :)
Moi j'trouve que quand même tous ces mots de livre soulignés non-cliquables c'est de l'entourloupe de macadam, et que tu devrais les remplacer par des liens vers amazon, que ça te rapporterait du pognon en sus, et toc. J'signe pas tu sais qui je suis.
Si j'avais de l'argent, t'aurais plus d'raison d'm'emmener manger des sushis.
Ce serait dommage, je trouve.
(oui, l'Uomo est vénal MAIS généreux ;)
beh moi pareil
je préfère mort à crédit (lu en entier avec un plaisir immense de "oh mais comment trop il est dégueu luiiiiiii" et "oh putain le con, jamais, jamais je n'arriverai à écrire comme ça") à voyage au bout de la nuit, à peine entamé.
Mais les deux sont dans la bibliothèque familiale, avec d'autres, car mon paternel est fan de Céline et clame partout que non il n'était pas antisméite, parce que pour lui, ce n'était juste pas possible. C'est son écrivain préféré, spour ça :)
"oh putain le con, jamais, jamais je n'arriverai à écrire comme ça"
Ca m'rappelle une greluche, c'est bizarre ;)
étonnant de lire parler comme ça de ce type. quelle retenue ! et alors les jeunes ? "jamais je n'arriverai à écrire comme ça"... avec tout le mal qu'on a encore à dire de lui, c'est peutit. alors, j'enfonce le clou : saleté ! tu m'as tout volé ! Céline, c'est moi ! c'est moi qui devais écrire comme ça ! affreux, j'étais mort avant de naître... qu'est-ce que je vais devenir ?
anonyme
C'est vrai, cette critique est plutôt bonne... Après le Voyage et Mort à Crédit, je vous conseille D'un Chateau l'autre, le style y est fou, la phrase explose et devient dentelles...
Petite précision: LF Céline n'est pas collabo: n'a milité dans aucun parti, n'a jamais eu aucun poste officiel.
D'abord, bienvenue aux deux p'tits nouveaux, je demanderai à vos p'tits camarades d'être bien gentils avec vous.
anonyme > oui, bien sûûûr... Tu m'fais bien rire :)
tuttiquanti > vu ton/votre blog, on dirait que j'ai affaire à un connaisseur :)
Je ne savais pas que pour être considéré comme collabo, il fallait avoir milité pour un parti ou avoir un poste officiel, tout ce que je retiens, c'est qu'en 1944, Céline s'est "réfugié" à Sigmaringen avec Pétain et toute sa clique.
Sauve qui peut...
Enfin c'est bien parce que ses pamphlets plaisaient aux Nazis que Denoël a pu les rééditer en 1942, trois ans après qu'ils aient été interdits.
Denoël assassiné, Céline en fuite, je ne conclus pas, je laisse en suspens, mais je n'en pense pas moins !
Quand on commence à recevoir des petits cercueils, on doit penser à aller voir ailleurs, ca peut se comprendre, mais Céline n'a jamais soutenu l'occupant, il s'est retrouvé à Siegmaringen par défaut, il attendait de pouvoir partir au Danemark.
Mais l'important c'est de prendre plaisir à lire les romans, les pamphlets biensûr c'est autre chose.
Enregistrer un commentaire